Le martyre d’Inaya avait échappé à la vigilance des services sociaux

En janvier 2013, le corps de la petite fille avait été découvert enterré dans un sac-poubelle en forêt de Fontainebleau (Seine-et-Marne). Condamnés à trente ans et vingt ans de réclusion en novembre 2015, les parents sont rejugés en appel.

Yeux rieurs, sourire désarmant, Selim* apparaît sur l’écran dans la salle des assises. « Papa et maman, ils ont fait des bêtises, ils sont en prison », dit le petit garçon. D’une voix douce, la policière poursuit : « Et Inaya, elle est où ? » « Elle est morte, Inaya », répond Selim sur le ton de l’évidence, précisant : « Papa l’a jetée. » Des mots d’enfants pour décrire l’indicible. Assise à côté de son ancien compagnon sur le banc des accusés, Bushra Taher Saleh ne peut retenir ses larmes alors qu’est projeté l’interrogatoire de son aîné au sujet de sa jeune sœur Inaya, battue à mort. En janvier 2013, après des mois de mensonges, le petit corps avait été découvert enterré dans un sac-poubelle en forêt de Fontainebleau (Seine-et-Marne).

 

Jugés depuis jeudi par la cour d’assises de Seine-Saint-Denis, Grégoire Compiègne, 28 ans, et son ex-compagne, 30 ans, continuent de se rejeter la responsabilité du décès d’Inaya. Tous deux avaient fait appel après avoir été respectivement condamnés à trente ans et vingt ans de réclusion en novembre 2015. Mais au deuxième jour d’audience, les débats ont surtout mis en exergue les failles des services sociaux, dupés pendant plus d’un an par ce couple qualifié par un psychiatre de « pathologique ».

 

Entre regrets et déni, infirmières, puéricultrices, travailleurs sociaux ont défilé à la barre et tenté d’expliquer comment la mort de ce bébé avait pu leur échapper, alors même que la famille était censée être suivie par les services sociaux après de précédentes violences et un placement des enfants. L’un après l’autre, les avocats des associations de protection de l’enfance, parties civiles, égrènent les dates de cette fin 2011, puis de 2012.

 

De rendez-vous annulés en reports, la famille ne sera vue que quatre fois et jamais au complet. Inaya, elle, manque systématiquement à l’appel. Et pour cause : elle est morte à l’automne, peut-être même dès son retour de placement, en août 2011. Ce qui n’empêche nullement les travailleurs sociaux de rédiger des rapports enthousiastes sur les progrès de la famille, qu’ils croient sur parole lorsqu’on leur dit qu’Inaya est chez le médecin ou chez ses grands-parents maternels.

 

« Avec le recul, c’est vrai que de ne pas voir Inaya, c’était peut-être un élément de danger », finit par concéder une travailleuse sociale, invoquant le manque de moyens de ses services. En arrêt maladie, elle n’assure pas la dernière entrevue prévue avec la famille. Mais c’est sur la foi de son compte rendu, qui qualifie alors l’ambiance familiale de « sereine », que la juge des enfants mettra fin au suivi de la famille en août 2012. Une audience tenue, là encore, sans la petite fille. « Ils ont tellement fait exister Inaya dans leur discours qu’on ne s’est pas rendu compte qu’elle n’était pas là. On a du mal à penser à l’impensable quand on voit la chambre, les peluches, et que madame vous regarde en vous disant que sa fille va bien. Moi je l’ai crue », témoigne, émue, une autre travailleuse sociale.

 

Tancée par les avocats qui s’étonnent d’une telle crédulité, elle rétorque, en larmes : « C’est trop facile de dire ça après coup. Vous bafouez notre profession ! » C’est du banc des accusés, finalement, que viendra son salut. Sans émotion apparente depuis le début du procès, Grégoire Compiègne se lève soudain pour prendre la parole et s’adresser à celle qu’il a abreuvée de mensonges durant des mois. « Vous n’y êtes pour rien. Ne culpabilisez pas, madame. » Puis, en direction des avocats : « Laissez-la tranquille maintenant. »

 

* Le prénom a été changé.

 

Deux procédures civiles en cours

Malgré deux procès aux assises — l’audience en appel s’achèvera en fin de semaine prochaine — l’affaire Inaya n’est pas terminée. Dénonçant les manquements des services sociaux et d’une juge des enfants dans ce dossier hors normes, deux associations de protection de l’enfance, Innocence en danger et la Voix de l’enfant, ont, dès 2015, initié deux procédures au civil. Sur le banc des accusés : l’Etat, attaqué pour « dysfonctionnement du service public de la justice » ainsi que le conseil départemental de Seine-et-Marne, dont dépendent les services de l’aide sociale à l’enfance. L’issue de la première de ces procédures (rarissimes) devrait être connue avant l’été. Si la faute lourde devait être retenue, il s’agirait alors d’une première. Saisis pour le même type de dysfonctionnement dans l’affaire de la petite Marina Sabatier, morte à 8 ans sous les coups de ses parents dans la Sarthe, les juges avaient pourtant écarté en juin 2013 la faute lourde de l’Etat. Lors du procès — à l’issue duquel les parents avaient été condamnés à trente ans de prison pour actes de torture et barbarie sur mineur —, les débats avaient pourtant montré comment plusieurs enquêtes sur les soupçons de maltraitance avaient été refermées. Et ce, malgré des signalements réitérés émanant de l’école de Marina, mentionnant que l’écolière avait des bleus, les jambes et les doigts déformés, et même la « peau des pieds arrachée ».

 

 

Source : http://www.leparisien.fr/faits-divers/le-martyre-d-inaya-avait-echappe-a-la-vigilance-des-services-sociaux-24-03-2017-6794028.php#xtor=RSS-1481423633

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